LE FERRAGES DES ROUES

 

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V.gérard

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LE FERRAGE DES ROUES

 

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      Depuis plusieurs semaines, les tombereaux, les carrioles, les fourragères s’entassaient dans la cour et sous les hangars. Mon père avait prévenu son confrère de Port-Mort, le père Dantan, qu’il avait besoin d’un coup de main pour ferrer les roues. C’était un service qu’on se rendait à tour de rôle, car le travail exigeait au moins quatre hommes : les deux patrons et leurs commis.

      La veille, on démontait les roues dont les cercles brinqueballaient plus ou moins, et qu’on devait resserrer ou remplacer s’ils étaient vraiment usés.

      Les grosses barres de fer, épaisses et larges, s’alignaient sur l’herbe de la cour avant d’être coupées à la machine, d’un coup sec et sûr. Mon père et le commis les posaient alors sur une autre machine qui tournait lentement pour en faire des cercles à la mesure de chaque paire de roues. Le métal rigide semblait devenir malléable comme du plomb quand le rouleau compresseur passait sur lui, mais le cercle demeurait ouvert et c’est dans le brasier de la forge qu’on préparait ensuite la soudure. Quand les deux extrémités devenaient incandescentes, mon père et l’ouvrier saisissaient le cercle lourd avec de grandes tenailles de fer, le posaient sur l’enclume, et à tour de rôle, martelaient le métal ramolli jusqu’à la fermeture complète du cercle.

      La sueur coulait sur leur front et leur nuque, leurs muscles se tendaient sous l’effort, le bruit des marteaux sur l’enclume emplissait tout l’atelier et se répercutait dans la cour. Une attention soutenue s’imposait tout au long de l’opération car si le cercle leur échappait, les deux hommes risquaient de voir leur pied écrasé, leur bras brûlé. Dehors, le soleil tapait dur, lui aussi, car le travail ne se faisait qu’en plein été après la moisson.

      Le lendemain, le commis préparait le grand brasier dans la cour. Il entassait des copeaux en formant une vaste couronne sur laquelle il empilait des fagots, et quand le père Dantan et son commis arrivaient on pouvait se mettre à l’ouvrage.

      Posés sur les fagots, les cercles de fer semblaient préluder à quelque supplice grandiose. Une allumette par-ci, un copeau allumé par là, et bientôt le feu crépitait, les flammes se dressaient toutes droites, car on ne pouvait entreprendre ce travail un jour de vent, c’eut été trop dangereux.

      Sur le seuil de « la vieille maison », je regardais le spectacle fascinant : l’énorme couronne de feu, les étincelles qui jaillissaient de toutes parts, la fumée qui dansait par endroits. Un souffle brûlant emplissait toute la cour. Les visages écarlates, trempés de sueur, les manches de chemises remontées jusqu’au coude, le col largement ouvert, ils surveillaient sans mot dire.

      Quand le moment lui paraissait venu : «  allons-y » disait mon père. Avec de longues barres de fer formant crochet, ils saisissaient ensemble le premier cercle, le soulevait hors du feu, et, vivement, d’un seul geste, le posaient sur la roue qui l’attendait à quelques mètres, bien à plat sur un vaste   support métallique. Un épaisse fumée se dégageait aussitôt, percée de quelques flammes courtes, le bois gémissait, trois hommes serraient de toutes leurs forces, le métal sur le bois, pendant que le quatrième, avec l’arrosoir rempli d’eau à l’auge voisine refroidissait le cercle en versant l’eau tout autour. Sur le métal chauffé au rouge, l’eau s’évaporait d’abord, bruyamment, brutalement, puis peu à peu coulait en resserrant le métal. Les arrosoirs se succédaient jusqu’au moment où la contraction ajustait exactement le métal sur le bois. On prenait alors la roue toute entière pour la suspendre par le moyeu, entre deux piquets en fer, au dessus d’une petite auge, à ras du sol, qui servait de refroidisseur final. Il ne restait plus qu’à mettre les gros boulons en face des trous traversant le métal et le bois, pour que la roue puisse, à nouveau, affronter creux et bosses sur les chemins des champs.

      Les quatre hommes échangeaient quelques mots, puis revenaient vers le brasier, le rechargeaient pour le cercle suivant, s’épongeaient le front mais ne pouvaient s’arrêter, malgré la chaleur accablante. « Le travail commande » dit-on souvent à la campagne. C’était bien le cas ici.

      Pendant plusieurs heures, la petite équipe faisait les mêmes gestes, scrupuleusement semblables à la même seconde, rigoureusement en mesure, comme si quelque chef d’orchestre invisible les dirigeait lorsqu’il fallait soulever le cercle rouge et le poser sur la roue. La moindre fausse note eut entraîné l’accident dramatique.

      S’il y avait trop de roues à ferrer, on faisait tout de même une pause : « va nous chercher du cidre » disait mon père et je descendais à la cave avec la grande carafe que je remontais couverte de buée, pour verser dans les verres posés sur le coin de l’établi, dans l’atelier plus frais que la cour.  « Ca, c’est du bon cidre » disait le père Dantan. Et les deux ouvriers faisaient écho : « pour sûr qu’on en boirait bien comme ça toute l’année ».

      Le soir, quand tout le travail était terminé, une couronne de braises continuait longtemps à rougeoyer dans la nuit. Le père Dantan et son commis restaient à dîner avec nous, dans « la vieille maison », celle que nous habitions en été avant d’émigrer, pour l’hiver dans « la maison neuve » à quelques mètres de l’ancienne. On parlait des clients qui n’en finissaient pas de payer, de la moisson qui avait été bonne ou mauvaise suivant les années, des plateaux de chêne qu’on venait d’acheter pour faire des cercueils, du tombeau neuf qu’un fermier avait commandé. Puis le père Dantan et son commis reprenaient le chemin de Port-Mort à bicyclette. Mon père, épuisé, montait se coucher, pendant que je faisais la vaisselle avec ma mère, avant de retourner une dernière fois contempler la couronne de braises qui me faisait penser au bûcher de Jeanne d’Arc, sur mon livre d’histoire.

      La  nuit, je me réveillais en sueur, croyant voir Jeanne d’Arc dans notre cour, mais des espèces de vers luisants, réunis en cercle, tremblotaient maintenant dans la nuit d’été, sous le ciel rempli d’étoiles, et je me recouchais toute angoissée à l’idée que le métier de mon père était un métier si dur, si dur et si dangereux…

                          

                                          Etiennette Parmentier Vernon-février 1974.

      (L’atelier du charron de Pressagny était situé à l’actuel 34 route des Adelys).

 

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