LE FERRAGE DES CHEVAUX

 

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V.gérard

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LE FERRAGE DES CHEVAUX

 

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      «Peux-tu ferrer mon canasson ? » demandait le fermier. Et mon père répondait :    «C’est pas possible… »-« Alors, on vient quand ? »-« J’finis ça et j’vous prend ».

      Mon père continuait, tout en parlant, à tirer le soufflet de la forge où chauffait le soc de charrue, la ferrure de carriole qu’il allait ensuite sortir incandescents du braisier pour les marteler à coups redoublés au milieu des gerbes d’étincelles qu’il appelait « les mouches ».

      Au bout d’un moment, l’homme revenait, tenant son cheval par la bride, un gros cheval de labour, brun roux, paisible et débonnaire. Puis il prenait une solide courroie de cuir qu’il se mettait en bandoulière et commençait à jurer parce que le cheval faisait des manières pour donner sa patte arrière, la replier à bonne hauteur, afin que le sabot repose sur la courroie, bien soutenue par les deux mains du fermier. Le cheval connaissait le rite, mais il avait parfois mauvais caractère : il hennissait et tentait de ruer. « Charogne ! » disait le fermier en tapant sur l’arrière-train. Quand le cheval était docile, obéissait au premier signe, son maître le flattait d’une paume rugueuse :   « T’es un bon gars, va ! Des comme toi, on n’en fait plus ! »

       Mon père arrivait avec son outil bien affûté, son marteau et commençait le travail préalable du pédicure. Après avoir fait sauter le vieux fer usé, cassé, il taillait le sabot pour l’égaliser, comme on taille l’ongle qui a poussé. Les grosses lamelles de corne sautaient à droite, à gauche, sous les coups de marteau, et le cheval parfois s’impatientait, surtout en été, quand les mouches tournoyaient sur sa croupe en sueur et le piquaient avec acharnement. « T’occupe pas des mouches » , disait l’homme, « t’es plus gros qu’elles ! »

      Les quatre pattes de la bête devaient se prêter tout à tour à l’opération. Par soucis d’économie, le fermier faisait parfois remarquer : « Ceux du d’vant peuvent encore aller ? Qu’est-ce que t’en dis ? »-« C’est comme tu voudras », répondait mon père, encore bien éloigné de la société de consommation.

      Il cherchait alors, sur le gros tas de fers qui s’accumulait de l’autre côté de la grille, ceux qui convenaient le mieux à la taille du client. Il en essayait deux ou trois sur le sabot bien lisse, puis il rentrait dans l’atelier, mettait le fer dans le brasier de la forge et recommençait à tirer le soufflet. Le fer, rougi à blanc, passait alors sur l’enclume, solidement tenu par les grosses tenailles à longues branches, et le marteau frappait à grands coups pour ajuster la forme à la stricte mesure du sabot.

      Le fermier le regardait faire en racontant les dernières histoires du village : « la vache à Vitaline a vêlé, l’autre soir. A fallu que j’aille donner un coup de main… Le voisin d’Arthur lui cherche encore des noises, rapport à leur mur mitoyen… La fille à Phonsine attend un héritier… » Mon père écoutait sans répondre, sinon par monosyllabes de temps à autre.

      On retournait près du cheval qui devait de nouveau plier sa patte, tendre son sabot sur le dessous duquel mon père posait le fer brûlant. Une inoubliable odeur de corne brûlée envahissait toute la cour et pénétrait jusque dans la maison, pendant qu’une légère fumée bleue auréolait le sabot. Le bon ajustage ne se faisait pas toujours du premier coup.

      Quand la mesure convenait parfaitement, il ne restait plus qu’a couler, en prenant les gros clous à tête carrée, dans la « boîte à clous » que mon père attrapait par l’anse de fer, à côté de lui, et calait bien sur ses quatre pieds de fer. Comme la coiffeuse d’aujourd’hui puise les bigoudis dans la corbeille haute sur pattes, il puisait ses clous au fur et à mesure, mais en se baissant, car la boîte à clous tenait du basset.

      Certains jours, l’opération était interrompue par une dégringolade de crottin qui obligeait à s’écarter un moment de la bête. Rondes, lisses, ambrées, les boules s’écrasaient sur le gravier de la cour ou demeuraient entières, avec les grains d’avoine pointant de ci de là, mal digérés. Et c’était autant de gagné pour fumer le jardin, mais le fermier ne manquait jamais de dire : « Sacré cochon ! T’aurais pas pu attendre ! » Il eut bien sûr préféré garder le crottin pour la ferme, mais le cheval avait peut-être de secrètes raisons pour faire enrager son maître.

      Quand le travail était fini : «Tu mettras ça sur la facture », disait le fermier s’il n’avait pas envie de payer tout de suite. Et mon père hochait la tête sans insister : « Bon, bon, on verra ça… »

      Il y a bientôt quarante ans qu’on a cessé de ferrer les chevaux dans la cour du charron-forgeron-maréchal ferrant, mais il suffit d’y penser pour que mes narines s’emplissent encore de l’odeur chaude, âcre et tenace de corne brûlée.

      Il y a bientôt soixante ans que n’est plus revenu au village le fournisseur de « clous pour fers à cheval », Monsieur Eenberg, le prestigieux Norvégien qui parcourait toute la France et l’Allemagne pour répondre à la demande du temps où le cheval était encore le roi de la route…

      Je retrouve, intacte, mon émotion quand la lettre de Monsieur Eenberg arrivait. Il venait chaque année en annonçant sa visite par lettre cérémonieuse plus que commerciale. Pour aller le chercher jusqu’à la gare de Vernon, mon père empruntait la légère et jolie voiture noire du commandant, que tirait Bichette, la fine jument grise, toute heureuse de la promenade. Quelle fête pour moi ce jour-là ! Pourtant ma mère en était malade huit jours d’avance. « Recevoir !... Donner un dîner !... » Elle avait horreur de ce genre d’obligations et détestait faire la cuisine. Mais il n’y avait pas moyen de faire autrement et mon père tenait bon.

      Monsieur Eenberg arrivait toujours avec un cadeau pour ma mère et un cadeau pour moi : une luxueuse paire de ciseaux dorés, une bague faite d’un clou d’or enroulé, un canif élégamment décoré en provenance de Nuremberg, dont Monsieur Eenberg représentait aussi je ne sais plus quelle auréole ! Ma mère racontait parfois qu’elle avait fêté ses 25 ans dans un fjord de Norvège. « C’était du temps de mon Américaine » ajoutait-elle, non sans une certaine nostalgie.

      Devant mes yeux d’enfant, les fjords de Norvège, les 25 ans de ma mère, les cadeaux de Monsieur  Eenberg, les montagnes de clous pour fers à cheval, toutes ces images se superposaient dans un halo merveilleux que la magie des mots faisait danser pendant tout le repas…

 

                                                      Etiennette Parmentier – Février 1974

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