La
Seine.
Depuis
des millions d’années, elle a coulé dans ce lit où nous habitons
mais elle était très différente de ce qu’elle est aujourd’hui.
Son bassin s’étendait jusqu’au Massif Central. A la fin du
pliocène et au quaternaire ancien, le haut cours de la Loire qui
rejoignait la Seine par l'actuelle vallée du Loing a refusé de
continuer à couler vers le nord. Elle a pris son indépendance en
déviant son cours vers l’océan Atlantique. La conséquence a été
la diminution très sensible du volume d’eau en aval, où nous sommes.
Pendant
les périodes préhistoriques, les hommes se sont installés au bord de
l’eau pour en tirer leur boisson et leur nourriture : Pêche et
chasse.
Les
trouvailles archéologiques de Alphonse Georges Poulain, exposées au
musée de Vernon, prouvent leur présence sur cette grande voie de
communication qu’était déjà notre vallée.
Depuis
l’époque romaine la Seine est utilisée comme voie commerciale. Soit
2000 ans de transport de marchandises par bateaux.
Depuis
l’antiquité jusqu’à la moitié du 19ème siècle la
Seine a conservé son caractère de fleuve sauvage en dehors de quelques
rares aménagements. C’est seulement à partir de 1850 que des travaux
ont été entrepris pour régulariser le débit et maintenir un étiage
susceptible de permettre à des bâtiments de taille moyenne d'y
naviguer.
A
Pressagny, avant 1870, date de la construction du barrage de Port Mort,
le niveau moyen des eaux était 2 mètres plus bas qu’aujourd’hui,
le chemin de halage de l’époque est donc englouti 2 mètres plus bas
que l’actuel. Les bras du fleuve étaient plus étroits et les îles
semblaient plus élevées. Cependant, les crues étaient aussi sévères
qu’au 20ème siècle !
Les
chemins de halage existent depuis le 15ème siècle. En amont
de Rouen, les difficultés pour en créer un étaient telles, que
l'utilisation des chevaux pour le halage n'apparut que sous le règne de
Louis XV. Le cheval de rivière est une race cauchoise dressée pour ce
labeur. Ce sont des animaux très rustique,
ils mesurent en moyenne 1,60 m au garrot.
Au
19ème siècle, 13 relais pour les chevaux de trait étaient
installés entre Paris et Rouen dont un à Port Mort. Les charretiers de
rivière halaient les embarcations avec des chevaux mais parfois on
utilisait encore la force humaine. C’était un travail pénible.
Chaque année, 250 bateaux passaient régulièrement dans le grand bras,
ils transportaient des marchandises entre Le Havre et Paris. Les deux
tiers du parcours se faisaient en eaux calmes, Le reste était
accidenté par des hauts fonds, des pertuis qui généraient des rapides
que les haleurs avaient bien du mal à remonter. Pressagny se trouvait
sur une zone d’eau calme.
Le
pont de Vernon était un passage périlleux, les arches étaient
étroites, une seule servait à la navigation, les autres étaient
utilisées par des moulins et des pêcheries. Les bateaux qui allaient
à moyau (qui se laissaient porter par le courant) devaient bien viser,
le courant était rapide en cet endroit et les gouvernails inefficaces.
Ceux qui remontaient étaient halés par un cabestan. Comme à chaque
passage difficile les mariniers devaient payer le halage mais aussi des
droits de passages, des droits pour s’amarrer à un pieu. La liste des
péages était sans fin si bien que la valeur ajoutée sur les
marchandises en augmentait de façon considérable le prix de revient.
On
nommait les bateaux en bois au 18ème et
19ème siècle des «besognes» ils mesuraient de 20 à 40
mètres de long, certains atteignaient même 60 mètres et pouvaient
porter jusqu’à 750 tonnes de charge.
Le
charretier de halage était équipé d’une dague tranchante pour
couper le trait au cas où le cheval serait emporté vers large par le
bateau. Même par temps de petites crues, les charretiers de rivière
travaillaient, les chevaux ayant de l’eau jusqu’au ventre, ils
étaient attelés avec un collier, des traits et des palonniers. Dans
les endroits en "eaux calmes", les chevaux étaient attelés
le plus souvent en couple. Aux
endroits difficiles, on faisait appel à des chevaux supplémentaires
dits de renfort.
Les
charretiers de rivières avaient un statut d’artisans. On les
appelait : "Les hommes aux longs jours" parce qu’ils
commencent au petit jour pour ne finir qu’au crépuscule.
Aujourd'hui
telles que sont les berges, le halage serait impossible. Les arbres qui
poussent entre le fleuve et le chemin sont incompatibles avec cette
technique. Les jolis saules pleureurs, les aulnes, les peupliers
d'Italie, qui s'accrochent sur les berges et retiennent la terre
devraient être reculés d'au moins 3 mètres
Les bois
étaient souvent transportés par trains flottants. Les billes étaient
retenues ensemble par des liens de chanvre, elles formaient de longs
radeaux, pas trop larges pour passer sous les ponts. Ces bois ne
faisaient que descendre au fil de l’eau pour alimenter les chantiers
et le chauffage en aval...
Les
coches d’eau, tirés par une dizaine de chevaux, permettaient de
voyager lentement, à prix raisonnables, il fallait compter, sous Louis
XV 10 à 15 jours pour la remonte de Rouen à Paris et 4 à 5 jours pour
la descente. On allait plus vite à pied, à condition de ne pas avoir
de bagages.
En
1813, pendant la campagne de France les blessés de la Grande Armée
descendaient au fil de l’eau pour trouver un hôpital susceptible de
les accueillir. (Voir l’article du bulletin Municipal N° 14 de 1995.)
Les
bateaux à roues à aubes apparaissent à partir de 1822. Maupassant,
Flaubert ont utilisé ce mode de transport. Emprunté aussi par des
voyageurs modestes.
A partir de
1855 apparaît et se développe une nouvelle technique de navigation :
Le touage, qui concurrence le halage et amène sa disparition ; une
chaîne de 226 km de longueur immergée au milieu du chenal navigable,
de Conflans Sainte Honorine au Trait, permettait à des bateaux
spécialement équipés de l'utiliser par traction avec un moteur à
vapeur. Au fond des écluses, au droit des portes, la chaîne reposait
dans une goulotte
Monsieur
Carbonnier a retrouvé le numéro du "Magasin Pittoresque" qui
relate le retour triomphal de la dépouille de Napoléon 1er.
Le 11 décembre 1840, dans l'après-midi, les pressécagniens ont pu
rendre hommage à leur ancien empereur qui remontait la Seine sur un
bateau à vapeur à fond plat et à roues à aubes latérales, mu par
une machine à vapeur : "La Daurade". Elle avait pour pilote
un Posien (habitant de Poses) : Nicolas Kasillon. Il mena le bateau de
Rouen à Courbevoie Un catafalque de velours violet, décoré d'aigles
et d'abeilles d'or habillait le bâtiment qui devait faire halte pour la
nuit à Vernon. Finalement, en raison de l'avance sur l'horaire, il
passa la nuit à La Roche Guyon. De grandes manifestations avaient été
organisées sur le parcours. Il ne fait aucun doute que des habitants de
Pressagny se soient attroupés au bas de la rue de l'Eglise pour voir
passer cet exceptionnel convoi. Des coups de canon furent tirés des
bateaux pour prévenir les Vernonnais de l'arrivée des cendres de
l'empereur. Quelques soldats de la grande armée vivaient encore au
village, certains ont été décorés quelques années plus tard de la
médaille de Sainte Hélène.
La
Seine, c'était aussi le rinçage de la lessive. Lire le chapitre sur ce
thème dans le livre : "Etiennette Parmentier Citoyenne d’Honneur"
ou dans le bulletin municipal N° 10 de 1991.
Les
trois ports de Pressagny : Port de la Marette, port de saint Martin et
port des Bouches Manon étaient reliés par un chemin communal.
Généralement le chemin de halage est une servitude imposée aux
propriétaires riverains pour permettre aux mariniers en difficultés d’accoster
n’importe où. L’originalité de Pressagny c’est que cette voie
est communale sur l’ensemble des 3716 mètres de berges. En fait, il
s'agit d'un chemin de contre halage. Le halage se faisait sur la rive
gauche.
Jusqu’au
début du 19ème siècle, les deux seuls ponts du
département de l’Eure se situaient à Vernon et à Pont de l’Arche.
Partout ailleurs, il fallait utiliser les bacs et passages d’eau. Le
passage de Pressagny se faisait sous l’église, au port de La Marette.
Il utilisait la passe entre les îles Chouquet et Emien. Un fermage
était concédé par la Commune à un passeur. Jusqu’au milieu du 19ème
siècle, les embarcations du passage étaient entretenues mais au début
du 20ème siècle avec le développement de l’automobile il
s’est avéré de moins en moins utile, pour disparaître le 28 janvier
1922 au décès de l'adjudicataire. (Lire le chapitre "Dodophe"
dans E Parmentier citoyenne d’Honneur ou dans le Bulletin Municipal
N°7 de 1988). A partir de cette date, les pressécagniens devaient
passer le fleuve à Notre Dame de l'Isle pour prendre le train au
Goulet.
Jusqu'au
début du 20ème siècle des pêcheries étaient installées
entre Notre-Dame de l'Isle et le Goulet, elles fournissaient du poisson
aux habitants de Pressagny.
Les
fermes étaient nombreuses jusqu'à la dernière guerre, les animaux
domestiques réclamaient à boire. L'adduction d'eau n'était pas encore
réalisée et le nombre de puits était limité. Pour abreuver les
bêtes pendant la saison sèche, les éleveurs utilisaient un puchoir
(petit seau emmanché) pour remplir une citerne ou tonne tirée par un
cheval ou un âne qui stationnait au bord du fleuve pendant la manœuvre
de remplissage
Cliquer
Remplissage
d'une tonne à l'aide d'un puchoir
Le
trafic fluvial au début du 20ème siècle était plus actif
qu'aujourd'hui, des trains de péniches tirées par des remorqueurs
remontaient la Seine et ses affluents pour rejoindre des régions
éloignées en utilisant les canaux qui couvraient une grande partie de
l'Europe du Nord.
En
1945, le renflouage des péniches coulées lors des bombardements de
l'été 1944 anima les berges. (voir le
bulletin municipal N° 9 de 1990)
La
Seine aujourd'hui nous fascine par la beauté des couchers de soleil.
Que d'autres plaisirs nous sont offerts avec ce plan d'eau à nos pieds
! Le canotage, les yatchs, l’aviron, la pêche, l'observation des
oiseaux, en particulier les cygnes qui sont récemment apparus. Nous
sommes bien conscients d'être privilégiés de jouir, à notre porte,
d'un site aussi pittoresque et aussi vivant.
Autrefois,
on pouvait ajouter à ces plaisirs, la baignade. Une plage avait été
aménagée au bas de la ruelle Bourdet, Quelques bons nageurs donnaient
des cours de natation.
Cependant,
le cahier des délibérations du Conseil Municipal mentionne quelques
noyades, bien antérieures, il est vrai à "l'école de
natation". Parfois, c'est bien pénible, le maire doit
"accueillir" des personnes qui se sont noyées dans les
communes en amont. Elles descendent au fil du courant et s'accrochent,
près de la berge, dans quelques branches d'arbres.
Que
de fois, au cours des années 60 à 80 avons-nous vu passer des poissons
morts, le ventre en l'air. Les industries et les citées en amont ne se
préoccupaient pas trop du rejet de leurs effluents dans le fleuve
devenu égout à ciel ouvert. Heureusement des décisions énergiques
ont été prises pour remédier à cette calamité. Si maintenant la
situation n'est pas parfaite, nous avons pu cependant constater une
incontestable amélioration. Reste à régler le problème des
emballages en plastique et en métal qui descendent souvent au fil de
l'eau.
Pour
être complet, il aurait fallu parler du droit des riverains, de celui
des promeneurs des pêcheurs et des chasseurs, de l'arrosage agricole
des transports fluviaux d'aujourd'hui et de leur coût comparé à celui
du transport routier, des projets réalisables pour animer nos berges :
port de plaisance, aménagements de lieux de pêche, d'espaces pour
pique-niques etc… Le sujet demanderait encore de nombreuses pages…
Ce n'est plus de l'histoire mais de l'actualité que nous abandonnons à
nos élus.
Ref : M. Hubert Labrouche ancien maire de
Poses, Président de l'Association de la Batellerie qui gère les 2
bateaux musées a fait un exposé conférence sur le halage en Seine au
Cercle d’Etude Vernonnais le jeudi 13 décembre 2001. Il m'a autorisé
à reprendre ses propos pour cette publication. Je l'en remercie.
Rémy
Lebrun.
2003
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