EGGLY

 

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V.gérard

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CNIL n°789608

 

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Gilbert Dreyfus dit EGGLY

ARTISTE PEINTRE

 


Il est mort à Evreux le 28 avril 1998.
I
Nous avons appris son décès le 15 Mai alors que le bulletin était en cours de tirage. Un simple article de presse a été publié et affiché dans les vitrines d'information.
De nombreux pressécagniens ne l'ont pas connu, c'est pourtant un visage, une
personnalité qui a marqué les années 6O-7O par sa présence, son talent et son originalité.
Né au Havre, le 8 Mai 1908 De Abel Dreyfus et de Jeanne Marie Pepin-Malherbe son
épouse, il se plaisait à rappeler ses origines aristocratiques normandes dont les racines connues remontaient à 1416, l'un de ses aïeux aurait été bailli de Rouen.
Il était l'élève des peintres Paul Geissen et Antony Troncet.
Il arriva à Pressagny vers I958 et s'installa avec Monsieur et Madame Trumeau dans une maison de la rue aux Huards qui jouxtait l'actuelle mairie, (école à cette époque). Tout ce petit monde adorait les chats qui pullulaient dans ce secteur. Tout naturellement, ils baptisèrent leur demeure « la Chatteraie ».
Leur home était dépourvu d'eau, et de sanitaires; ils se rendaient chez leurs voisins
pour tirer quelques brocs nécessaires à leur toilette et à leur boisson un simple trou
près de la porte d'entrée recevait les eaux usées de la maison; pourtant, malgré les
mauvaises odeurs, la maison ne manquait pas d'attraits. C'était une de ces vieilles
maisons typique du vieux village à deux niveaux habitables qui aurait pu devenir une
résidence secondaire avec quelques aménagements et consolidations.
On entrait à la chatteraie par une barrière légère en bois qui ouvrait sur une courette en couloir, bordé à droite par l'école et à gauche par un haut mur de pierre comme il y en a tant dans le village. Passé le trou aux immondices recouvert d'un couvercle de fonte, sur la gauche s'enfonçait un escalier de pierre moussu qui conduisait à une belle cave voûtée. A droite, adossé au mur de l'école, un autre escalier de pierre montait à l'antre du peintre.
Dés qu'on passait la porte, on était suffoqué par une forte odeur de chat. Peu à peu on s'habituait; les cellules olfactives laissant la place aux plaisirs des yeux. Les murs de l'atelier étaient couverts de tableaux signés Eggly mais aussi d'œuvres achetées dans une période plus faste. Un vieux fauteuil défoncé, rembourré de coussins permettait à l'artiste de se reposer en contemplant sa dernière toile exposée sur le chevalet. Au fond de la pièce, un divan était installé pour le repos nocturne. D'un naturel avenant, l'artiste jouissait d'une culture étendue que l'on appréciait dans sa conversation.
Entre les escaliers montant et descendant, une allée donnait accès au rez-de-chaussée occupé par le couple Trumeau.
C'était un véritable taudis où la lumière n'entrait que par une petite fenêtre, tout y était sombre humide et délabré; seule une armoire moderne en placage de chêne éclaircissait ces ténèbres. Au fond de la pièce une cloison cachait le lit. Dans cette maison tout suintait l'insalubrité. L'odeur caractéristique du chat, les tapis râpés et maculés complétaient cette impression.
Le bâtiment avait pourtant du charme, couvert de tuilettes sur une belle charpente de chêne, des murs en pierre, un sol en tomettes à l'étage. Avec un peu d'argent il était possible d'en faire une coquette demeure. D'argent? ses locataires n'en avaient point et son propriétaire refusait d'investir, si bien que d'année en année il se dégradait.
Chaque été, durant un mois, le peintre empruntait la salle des fêtes pour y exposer ses oeuvres au public, il installait un grand panneau sur le bord de la route (qui à l'époque était nationale), puis il attendait à l'ombre les clients. Il vendait des huiles sur toile, peintes au couteau, représentant les bords de Seine, quelques nus, des paysages divers dans le goût post-impressionniste ou les verts et les bleus étaient dominants. Il proposait aussi des lino gravures et quelques aquarelles. C'était une animation au cœur du village à une époque où il y en avait peu.
Habile de ses mains, c'est lui qui m'enseigna la technique pour planter des clous sans
marteau afin d'éviter de casser les vitres des encadrements. A cette fin, une lime permet d'exercer une forte pression sans risquer de se blesser.
Capable aussi de réparer des toiles crevées en faisant un rentoilage; de copier des artistes renommés comme Fragonard dont il m'avait fourni un fac-similé de « l'Escarpolette ».
Nombreux sont les pressécagniens à posséder de ses oeuvres ,il n'est pas rare de voir un « Eggly » trôner à la meilleure place de leur maison.
Dans son jeune âge, Eggly avait commencé des études de médecine. Pendant la dernière guerre il avait ouvert à Vernon rue Ambroise Bully une boutique de produits diététiques.
On peut encore voir son enseigne défraîchie sur un mur proche du collège César Lemaître.
Les hostilités finies il transféra son commerce rue Ste Geneviève. Malheureusement,
comme il le disait lui même, il n'était ni gestionnaire ni commerçant. Il parait qu'il servait toujours trop bon poids, Madame Trumeau l'aidait pour le service. Avec cette entreprise, il mangea toutes ses économies. C'est ruiné qu'il arriva à Pressagny.
Monsieur Thenault, alors responsable du magasin Félix Potin, se souvient: « Vers 1943
Eggly possédait une voiture à pédales qui pouvait aussi fonctionner au pétrole. Il arrivait que Madame Trumeau soit obligée de pousser le véhicule. Une onze Citroën remplaça ce vieux tacot, mais cette nouvelle voiture, sans doute en raison d'un court-circuit brûla sur la place Barette. C'est aussi pendant la guerre que son vrai nom: Dreyfus fut abandonné en raison de sa consonance juive. »
« Ah! que je suis tombé bas » répétait-il, se souvenant sans doute de la période heureuse de son enfance au Havre où il habitait avec sa famille une riche maison sur le boulevard François 1er. Son père qui voyageait beaucoup n'aurait fait la connaissance de son enfant alors qu'il avait déjà un an avait-il confié à Madame Lucien Petit.
En 1971 le tout jeune Comité des fêtes, présidé par Bernard Feray, à l'occasion des fêtes de fin d'année lui commanda des aquarelles représentant des sites de Pressagny qui furent vendues au profit des oeuvres de l'association. Ainsi il put « mettre un peu de beurre dans ses épinards ».
Pour peindre la nature, il chargeait son matériel dans une vieille Juvaquatre Renault, usée jusqu'à la corde mais qui faisait encore le trajet jusqu'à Vernon pour faire les courses d'alimentation.
Lorsque nous lui rendions visite, Eggly luttait pour empêcher ses chats de sortir: « il va encore courir et je ne le reverrai pas pendant plusieurs jours » disait-il en parlant du gros matou. Il fallait donc faire très attention chaque fois que l'on ouvrait la porte.
Le personnage était généreux, il faisait volontiers cadeau d'une de ses oeuvres à celui ou celle dont il appréciait la gentillesse.
Il entretenait de bonnes relations avec son entourage, Voici ce qu'en dit Monsieur Valat son voisin immédiat, instituteur à l'époque.
« Il m'était personnellement apparu comme un être intelligent, cultivé, serviable,
volontiers susceptible et autoritaire et un tantinet pessimiste. Je ne suis pas, d'autre part suffisamment compétent pour me permettre de porter un jugement sur la valeur artistique du peintre. Je me bornerai à avancer que (pour autant que je me souvienne) il s'était avéré plutôt médiocre dans le portrait, assez bon au niveau des « natures mortes » et souvent excellent dans les paysages, notamment en ce qui concerne les « marines ». Il s'agit d'une opinion tout à fait personnelle. »
Les six enfants de Monsieur Valat jouissaient de bonne relations avec l'artiste et lui
rendaient volontiers de menus services.
Son amour pour les animaux le conduisait à des excès. Par exemple, il nourrissait des rats dans son logement en leur fournissant pain et lait et il se complaisait à les voir consommer.
Je suppose que les chats pourvoyaient à l'équilibre démographique de l'espèce ennemie.
En 1968, l'adduction d'eau améliora les conditions de vie dans cette habitation. Un robinet extérieur, près de la barrière d'entrée évitait la gêne de dépendre des voisins.
Au début des années 70 le peintre subitement déclara ne pas être un homme mais une femme « une erreur de déclaration à l'état civil lors de ma naissance, et c'est irréparable »
précisait-il... Sa voix mua vers les aigus, et il porta des toilettes féminines. Le plus souvent il recevait en robe de chambre. Il s'exprimait en insistant sur les adjectifs au féminin: « je suis curieuse...superstitieuse » etc...
De ce jour on l'appela Madame Eggly, elle signait Gilberte ou plus tard Jeanne-Marie
Eggly. Pour ceux qui l'avaient connue avant ces changements, c'était un exercice difficile que de s'adapter à cette nouvelle donne.
Monsieur et Madame Trumeau disparurent et l'artiste resta seule dans cette vieille
maison qui devenait dangereuse pour son occupante comme pour le voisinage. Le Conseil Municipal s'en inquiéta. Un expert fut appelé pour vérifier la solidité. Ses conclusions furent catégoriques: « Danger pour les enfants de l'école, risque d'effondrement, travaux à faire au plus tôt, périmètre de protection à installer dans la cour de récréation. Cette cour déjà exiguë se trouvait encore réduite. Un arrêté de péril fut pris par le maire. Le propriétaire fit traîner l'affaire en demandant une contre expertise. Il refusait d'entreprendre quelques travaux que ce soit.
Pour des raisons de sécurité, la mairie demanda le relogement du peintre en H.L.M.
Au début de l'année 1974 elle déménagea au 1 Centre de la Poterie à Vernon. En 1980, la vielle demeure fut abattue, la cave fut comblée avec les pierres des murs. Plus tard, la mairie acheta le peu de terrain pour agrandir la cour de l'école.
Lors de son départ de la Commune, une cérémonie officielle fut organisée à la salle des fêtes. Le Sous Préfet, le Conseiller Général, le Conseil Municipal et l'instituteur
l'avaient honoré de leur présence. L'artiste faisait don à la Commune d'une huile sur
toile encadrée, représentant le bras de Seine qui sépare l'île de la Madeleine de l'île
Chouquet. Ce tableau est toujours exposé sur la hotte de la cheminée du secrétariat de mairie. Ce même jour, il offrait à l'église de Pressagny une tête en pierre du XYLÈME siècle, présumée représenter Saint Martin patron de la paroisse, avec sa mitre d'évêque. Eggly l'avait trouvée en 1925 Dans le jardin potager du député Dufour (qui résidait à l'actuelle maison de Madame de Margerie 14 route des Andelys). Cette sculpture servait à caler un châssis pour le maintenir entrouvert. L'ayant trouvée belle il l'avait demandée à Monsieur Dufour qui la lui avait offerte. Considérant que cette oeuvre médiévale appartenait au patrimoine de l'église, il me la confia pour que je la monte sur un socle afin qu'elle retrouve une place dans le sanctuaire qu'elle n'aurait jamais dû quitter.
Arrivée à Vernon, Madame Eggly se replia dans son appartement, l'art pictural
abandonné, les chats rejetés en raison des odeurs pour le voisinage. Elle continua pourtant à aimer les animaux. Faute de rats, elle tenta de s'attirer les bonnes grâces des blattes.
Elle les observait disait elle, quand elles venaient sur sa table manger les restes de ses repas. Ce qui devait arriver arriva, l'appartement fut envahi par une colonie de ces insectes qui commençaient à gagner les appartements voisins. Il fallut faire intervenir les services départementaux de désinfection pour éliminer toutes ces bestioles. Leurs cadavres étaient partout, dans les meubles, les appareils ménagers, derrière les tableaux, les plinthes etc...
Contrairement à ses habitudes de Pressagny, elle n'avait aucune relation avec ses voisins.
Le mot « sorcière » était gravé sur la peinture de sa boite aux lettres. La télévision était sa principale ouverture sur le monde. Avant de lui rendre visite, il fallait la prévenir sinon elle se fâchait.
Son caractère se dégrada, sa vue baissa, elle ne conservait de relation qu'avec son
médecin, une femme de ménage et quelques fidèles pressécagniens. C'est à cette époque qu'elle m'affirma que Madame Trumeau était sa demi sœur.
Les dernières années de sa vie, elle téléphonait à ses anciens amis pour leur dire son
désespoir. En raison de sa cécité, elle ne pouvait plus rien faire. Elle composait ses
numéros de téléphone de mémoire et en tâtonnant
Le 27 Avril 1998 elle fut transportée à l'hôpital d'Evreux où elle décéda le lendemain. Sa dépouille repose au cimetière du Parc des Ifs, quartier de la Madeleine à Evreux, dans les terrains généraux N° 1-7. Sur sa tombe, une plaque rappelle son nom, ses dates de naissance et de décès, l'espace est engazonné et bien entretenu d'après ce que nous a rapporté Madame Lucien Petit qui l'a visité au mois de juillet.
Le 25 avril 1999, pour célébrer le premier anniversaire de sa mort, une exposition
publique a rassemblé plus de cinquante de ses oeuvres dans une salle de sports de La
Marette. Des huiles sur toile, des aquarelles, des gravures sur lino, des dessins à la plume ont été généreusement prêtés par des préssécagniens et aussi par des collectionneurs de la région. Une des plus belles toiles est même venue, par chemin de fer, transportée par son propriétaire, depuis la Côte d'Azur. La Commission Municipale pour les Loisirs et la Culture, aidée par le Club des Loisirs, initiateurs de cette manifestation, ont ajouté des souvenirs liés à l'artiste défunt.
Ainsi, son oeuvre lui survit. Qui sait si un jour, Eggly ne
jouira pas d'une célébrité posthume.
Rémy Lebrun.

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La maison du peintre maintenant abattue.

Peinture Jean Marie GALATAUD