Doré

 

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V.gérard

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Doré

 

          C’était son vrai nom. Mais on s’en servait plutôt comme d’un sobriquet « par dérision » car il était le plus miséreux du village. Il ne l’avait pas toujours été. Jadis, il avait eu ferme et femme, et tout ce qu’il faut. Mais la boisson l’avait perdu. Il avait bu la ferme, et sa femme l’avait quitté. Depuis il vagabondait. Cela faisait bien trente ou quarante ans

           Quand il était à jeun, on l’embauchait dans les fermes. Le connaissant on le payait par petits acomptes. Pendant quinze jours, trois semaines, c’était parfait. Puis un beau jour on entendait chanter dans les rues du village : « C’est en forgeant qu’on devient forgeron…. »

Ou bien encore : «  Vive le cidre de Normandie,

                            Rien ne fait danser comme ça ;

                            Et cette tisane-là

                             Guérit toute maladie… ie…ie »

            

             Chacun se disait alors : Doré commence une neuvaine. »

Effectivement, cela durait bien huit ou dix jours, pendant lesquels, mis à la porte des fermes, il mendiait un quignon de pain par ci, un verre de cidre par là, et trouvait moyen, Dieu sait comment ? D’entretenir son état de joyeuse ébriété. La nuit, il couchait dans les meules de foin, sous un hangar abandonné, parfois même sur la terre, au bord de la route….Jamais malade, même en plein hiver, même après une averse glacée de Mars. « L’alcool conserve », disait-il et il riait.

             Il guettait la sortie de l’école car il adorait « les gamins ». « Qui c’est qui m’dit boujou ? J’y donne deux sous ». Et il tendait une tête hirsute, des mains tremblantes.

             Les gamins s ‘éparpillaient en se moquant de lui.  Mais les plus gourmands se risquaient, sans trop se soucier des relents d’alcool et de crasse. Deux sous ! Quel énorme sac de bonbons, en ce temps-là pour deux sous ! Et il tenait toujours sa promesse, plutôt deux fois qu’une. Quand l’ivresse était en baisse, il appelait une des filles, la première de la classe et il lui disait : « Département de l’Allier, chef-lieu ?... Sous-Préfecture ?... Si elle récitait sans broncher pendant cinq minutes « et il était sur ce chapitre, sans livre, maître savant et sévère » il lui donnait cinq sous, avec lesquels elle courait chez l’épicier, acheter des crayons.

              

            Le père de la petite fille embauchait parfois Doré au jardin. La petite disait alors : « Papa, paye vite Doré pour que je puisse m’acheter des crayons ».

Vingt ans plus tard, quand elle gagnait elle même assez d’argent pour acheter ses crayons, il racontait encore l’histoire, en se tenant les côtes.

             Un jour un capitaine facétieux lui dit : « Doré, je te paye un litre de calva si tu le bois dans un sabot ». Doré, joyeusement, accepta. Quand le litre fut au trois quart vide, Doré tomba ivre mort au milieu de la rue. Le capitaine trembla de l’avoir réellement tué. Mais Doré défiait la mort.

 

            Un soir d’été, il rencontra le fils du châtelain. Le jugeant entre deux vins, prudemment, par crainte d’une interpellation incongrue qui ferait s’esclaffer les gamins du village, le jeune homme dit le premier :  « Bonjour Doré » et voulu passer. Mais Doré se planta devant lui et répondit : « Bonjour Dufresnoy ». Le jeune homme rougit, puis, avec une certaine hauteur, risqua : « vous pourriez me dire : Monsieur… »

L’ivrogne avait la réplique toute prête : « M’avez vous dit bonjour, Monsieur Doré ? »

            Quand Doré atteignit soixante dix ans, il en eut assez de coucher à la belle étoile. « J’vais prendre ma r’traite » dit –il, et il s’en fut chez « les cornettes » à l’hospice. Elles le reçurent, le baignèrent pour la première fois de sa vie, et lui donnèrent un bon lit, avec une bonne soupe deux fois par jour.

 

             Mais le samedi soir, il leur faussait compagnie, sous prétexte d’aller à la messe, le dimanche matin dans son village.

Il retrouvait avec délices, les meules de foin d’autrefois, faisait dix-huit kilomètres pour visiter toutes les fermes où il avait travaillé, toutes les vielles connaissances éparpillés le long de la route. Partout on se réjouissait de le revoir, et comme il était propre maintenant, presque vêtu en bourgeois, on lui offrait un verre à table, en famille. Il était au comble du bonheur et racontait sa vie chez les cornettes.

             Le dimanche soir ; il essayait de rentrer à l’hospice, par petites étapes. Mais ivre mort, il finissait par s’arrêter à mi-chemin, au bord d’un fossé, où il passait la nuit.

             Le lendemain matin, il rentrait tout de même chez « les cornettes » couvert de terre et de paille, penaud, se laissant nettoyer et mettre au lit, sans protester, en jurant que c’était la dernière fois.

 

              Il mourut à près de quatre-vingts ans, dans son lit de l’hospice, après une escapade en pleine neige, pour un litre de vin, et jurant que c’était la dernière fois.     

 

29/01/1950

 

Souvenirs de notre citoyenne d’honneur, Etiennette PARMENTIER, sur son village natal.

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