DODOPHE

 

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V.gérard

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DODOPHE

 

                   Tout le monde l’appelait Dodophe. Il habitait la dernière maison au bord de la seine, avec sa femme Argentine qui gagnait courageusement sa vie en faisant des lessives et des fromages chez le Maire du village.

 

                    Quand quelqu’un, sur l’autre rive de la seine, du côté de Saint Pierre s’égosillait, les mains en porte-voix : « Ohé ! Dodophe ! » Dodophe finissait par répondre sur le seuil de sa porte : « J’y vais, j’y vais ! » Mais, sûr de gagner ses trois sous, il montait le raidillon, prenait le chemin du Clos d’Aître, passait devant l’église, le château, et finissait par arriver à l’une des quatre auberges du village. « Donne-moi un cintième » disait-il à l’aubergiste. « J’te paierait dans une heure ». Connaissant le rite, l’aubergiste lui versait un cinquième de gnole dans un grand verre que Dodophe avalait en deux fois, avant de s’essuyer la moustache d’un revers de manche. Tranquillement, sans se presser, il redescendait jusque chez lui, puis au bord de la seine, détachait la chaîne de son bateau, prenait précautionneusement les avirons, et commençait à ramer….

 

                     Sur l’autre rive, lassé d’appeler Dodophe, le client s’était tu, assis sur la berge, attendant patiemment l’arrivée du passeur….

Dodophe  ramait sans nulle hâte, s’arrêtant de temps à autre pour scruter l’horizon, en amont et en aval. « Ces sacrés vapeurs, ça vous arrive dessus sans crier gare ! » marmonnait-il. Quand l’un d’eux arrivait effectivement, d’un coup de rame bien exercé, Dodophe orientait son bateau pour « couper les vagues », éviter ainsi le tangage brutal et dangereux sur les plus grosses, dont le vaste éventail s’élargissait en queue de paon derrière le remorqueur. Il injuriait les mariniers qui aurait tant voulu le faire « danser » histoire de rire. « Bandes de corniauds ! Vous m’aurez pas ! » Criait-il.

 

                      L’homme ou la femme qui attendait du côté de St Pierre s’impatientait, « Dodophe, dépêche-toi ! Y a une heure qu’on t’attend ! ».

« J’arrive ! J’arrive ! Vous êtes quand même pas plus pressés que moi ! » Répondait Dodophe qui finissait par atteindre la berge. Il embarquait alors le client en grommelant sur l’impatience des gens, puis recommençait la traversée, sans plus se presser, en racontant la dernière histoire qui faisait le tour de Pressagny ou bien l’éternelle plaisanterie sur Magenta, le commis de Vitaline, la fermière : « Magenta, y sait bien où qu’on pêche les harengs frais, mais y sait toujours pas où qu’on pêche les harengs saurs ! Moi, tout ce que je sais, c’est qu’on les pêches pas dans la seine ». Il hoquetait de rire en évoquant la naïveté de Magenta, lequel s’appelait ainsi parce qu’il avait réellement participé à la bataille de Magenta, pendant la guerre d’Italie, sous Napoléon III, et que ses souvenirs de guerre, réduits à trois ou quatre, alimentaient toutes sa conversation.

                       D’un bout de l’année à l’autre, hiver comme été, sauf pendant les grandes crues, Dodophe traversait la seine à la force du poignet, à condition d’avoir sa ration d’eau de vie, avant de l’avoir effectivement gagnée.

 

                       Un matin d’Octobre, la femme du forgeron et sa fille frappèrent à sa porte : « L’oncle Méli nous attend pour les vendange à Saint Pierre »… Que s’était-il passé ce matin-là ? De toute évidence, Dodophe avait déjà bu plus que de raison, et sa langue pâteuse, un léger vacillement, le trahissaient. La femme et la petite n’étaient pas rassurées, mais il n’y avait personne d’autre, et l’oncle Méli les attendait.

 

                       Tant bien que mal on réussit l’embarquement, puis la force de l’habitude aidant, et malgré quelques zigs zags dans « la traverse », on se rapprochait peu à peu de l’autre berge. Dodophe marmonnait dans sa moustache, chantonnait, puis invectivait un adversaire invisible. Brusquement il cessa de ramer pour faire de grands gestes, et le bateau, aussitôt, se mit à la dérive. La femme du forgeron le rappela à l’ordre : « Dodophe on nous attend ! » « Raison de plus pour ne pas se presser » répondit Dodophe, tout en reprenant les rames.

 

                       Que se passa-t-il au moment d’aborder ? Dodophe, debout sur la « levée » voulut sauter, comme d’habitude, sur la petite plage de galets, mais le bateau recula, il manqua son coup, et tomba dans la seine en se débattant. Comme tous les riverains, en ce temps-là, Dodophe ne savait pas nager. La fillette se mit à hurler si fort, que sa mère eût peur de la laisser pour sauter à son tour et amarrer le bateau. La tête hors de l’eau, l’homme s’agrippait au rebord et le faisait pencher dangereusement. Terrorisée, la fillette hurlait de plus en plus, et la mère s’efforçait de la serrer contre elle de l’autre côté, pour la rassurer, et pour faire contrepoids, tout en criant : « Au secours ! »

                       L’épais brouillard d’Octobre assourdissait tous les bruits, et personne ne venait….

 

La baignade froide et forcée ne tarda pas, heureusement, à faire son effet. Peu à peu dégrisé, Dodophe réussit à reprendre pied, échoua plusieurs fois avant de se redresser pour de bon, puis regagna enfin la berge.

                   Dégoulinant, grelottant, jurant comme un sapeur, il tira la chaîne enroulée sur la levée, l’accrocha au tronc d’arbre habituel, et ses deux passagères, le pied sur la terre ferme, jurèrent de ne plus jamais se risquer avec lui.

                    Elles tinrent parole, ou à peu près. Il fallut attendre ses quinze ans pour que la petite fille apprît elle-même à ramer et devint capable de surmonter sa terreur du naufrage en Seine ;

                   La guerre vint. Les ponts ayant sauté en amont et en aval, on se retrouva tributaire des barques, sans Dodophe !

 

                 Un jour, à la fin de Juin 40 , un soldat français, échappé au piége de Dunkerque, arriva dans le village, chercha la Mairie, et demanda à la fille du forgeron si elle accepterait de le « passer en France », c’est-à-dire de l’autre côté de la seine. L’homme ne savait pas que les Allemands étaient déjà loin sur la rive gauche depuis trois semaines. La fille du forgeron accepta. Mais ce n’était plus la paisible traversée de jadis, les avions anglais faisaient des incursions quotidiennes et l’expédition lui parut interminable. Il fallait faire vite, très vite, puis louvoyer, contourner l’île en se cachant sous les saules quand le bruit d’un avion se devinait ou approchait. Dodophe ne se serait pas ému pour si peu, et les aurait insultés en s’arrêtant de ramer au beau milieu de la traverse. Mais au temps de Dodophe il n’y avait pas d’avion, ou si peu, et seuls les souvenir de la guerre de 70 troublaient encore, de temps à autre, sa conversation.

                

Aujourd’hui deux guerres ont passé. Un général, puis un avocat, ont acheté l’un après l’autre la « maison du passeur ».

Qui se souvient encore de Dodophe ?

E.P. Vernon, 17 Mars 1974.

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