Les documents, semblent bien, n'être que contradictoires
et peu nombreux, lorsqu'il s'agit de dessiner pour Casimir Delavigne, un
cadre, une vie qui, pour notre citoyenneté "Pressécagnienne",
aurait pu ressembler à la réussite du village de Nohan, et à l'égale
de la célébrité de Georges Sand. Le premier Delavigne
"pousse" si j'ose reprendre Monsieur Michel. De Decker,
autorité historienne incontestée dans notre département.
Selon le registre des baptêmes, Louis Augustin Anselme Delavigne et sa
femme Catherine, Louise Le Conte donnent le jour à Germain Delavigne le
1er février 1790 à Giverny. Anselme est arpenteur-géographe des forêts
du Roi. La chute de Louis XVI, entraîne aussi celle d'Anselme,
fonctionnaire Royal.
Dès 1793, la famille prend la route du Havre où Anselme Delavigne
d'arpenteur, devient armateur. A cette époque se crée une importante
liaison maritime. L'Angleterre recevant son lot d'émigrés, et lorsque la
Révolution vacille sur ses arrières, quelques-uns de ceux-ci, repassent
la Manche pour aller rejoindre Bonchamps et La Rochejaquelein en Vendée.
(Comment 30 000 paysannes et paysans ont ils pu mettre quelques temps en
échec les vainqueurs de Jemmapes et de Valmy ?)
A ce petit jeu fort profitable (il en coûte des fortunes au passager),
Anselme risquait gros. Il arriva donc qu'on l'arrêtât. Le 5 avril 1793,
jour de la naissance de Casimir Delavigne, son père est au fond d'un
cachot, sur la paille humide, en compagnie des rats et de quelques gredins
Dans ce monde de bourgeoisie havraise, il se trouvera une demoiselle
Devienne, poétesse et confidente des Delavigne pour s'entremettre et
intervenir auprès de Robespierre. Anselme se sortira discrètement de ce
mauvais pas, et deviendra ce négociant estimé de ces concitoyens comme
le rapporte la chronique du temps, " Le Mercure de Londres ",
paru en 1834.
Son biographe et frère écrit: " Il naquit au Havre le 5 avril 1793;
il était fils d'un négociant justement considéré, son enfance ne
présentait rien de remarquable. Malgré son esprit vif, il ne triompha
qu'avec peine de ses premières études ".
A l'âge de 10 ans, il fut envoyé au collège à Paris.
Dans ces années, il se fit remarquer - note son frère - " par la
bonté de son caractère et son application à l'étude . C'est à
quatorze ans que ses facultés se développent, bon écolier, son goût
pour la poésie se découvre ".
Sur les bancs du collège il se lie d'une rare amitié avec Scribe
(1791-1861).
Ensemble ils formaient des plans d'avenir, Casimir voulait être poète,
l'auteur d'un seul poème épique alors que Scribe se destinait au
barreau. Il deviendra un célèbre auteur dramatique et compositeur
d'opérettes bien oubliées.
En l'absence de sa famille havraise, jeune homme, il était reçu les
jours de liberté par son oncle, avoué à Paris, ami de Crébillon, qui
aimait et cultivait les belles lettres. Casimir lui ayant soumis ses
premiers vers, il lui prédisait les plus amers désappointements et
l'encourageait surtout à "se disposer à faire son droit".
Alors qu'il était encore élève, la naissance du Roi de Rome lui
offrit l'occasion de se faire remarquer. Il composa un " poème
dithyrambique, renfermant des beautés poétiques de l'ordre le plus
élevé " écrit son frère. Son avoué d'oncle, jugea si bien la
chose qu'il lui promit alors une carrière et de véritables succès. Cet
encenseur de Napoléon 1er, ne fut pas un foudre de guerre, puisqu'il fut
dispensé de service militaire, réformé, en raison d'une légère
surdité qui, par la suite disparut complètement. Ce poème fameux,
remarqué à la cour, par le Comte François de Nantes alors directeur des
droits réunis (sorte de douane), lui permit de trouver dans ses services
un asile, sous couvert d'un petit emploi. Seule obligation était de s'y
présenter à chaque fin de mois ! Il s'efforça de mériter cette
bienveillance par ses succès. Auteur d'un poème épique "
CharlesXll à Narva", I'Académie y remarque de brillantes qualités,
et lui accorde une mention honorable.
L'année suivante le sujet académique imposé était " La
découverte de la Vaccine " . Il tenta une nouvelle fois la fortune.
Il rencontrait chez le comte François de Nantes le docteur Pariset,
secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Médecine. Pariset qui
faisait lui même de bons vers, lui donna les explications les plus
précises et ils allèrent même de compagnie, vacciner dans les campagnes
proches de Paris. Quelques vers techniques consciencieux, donnent avec un
rare bonheur les effets de ces vaccins. Ces vers furent alors extrêmement
appréciés et dans nos .livres scolaires de littérature choisie, encore
présent jusque en 1950. En voici 14 vers extraits des 218 que contient le
poème :
" Par le fer délicat dont le docteur arme ses doigts,
Le bras d'un jeune enfant est effleuré trois fois.
Des utiles poisons d'une mamelle impure
Il infecte avec art cette triple piqûre.
Autour d'elle s'allume un cercle fugitif.
Le remède nouveau dort longtemps inactifs.
Le quatrième jour a commencé d'éclore,
Et la chair par degrés se gonfle et se colore.
La tumeur en croissant de pourpre se revêt,
S'arrondit à la base, et se creuse au sommet.
Un cercle, plus vermeil de ses feux l'environne;
D'une écaille d'argent I'épaisseur la couronne;
Plus mûre, elle est dorée; elle s'ouvre, et soudain
Délivre la liqueur captive dans son sein. "
Le ton, trop didactique l'empêche d'avoir le prix, mais d'un suffrage
unanime l'Académie lui décerne un accessit.
Cependant les désastres de l'Empire avaient commencé et c'est avec une
profonde douleur qu'il assiste à la chute de l'empereur et à l'invasion
de la France.
Après la funeste bataille de Waterloo, en juillet 1815, il publie ses 3
premières Messéniennes. Les armées étrangères occupaient la France,
les bons citoyens déploraient que leur pays fut ainsi mis hors de combat
après 25 années de victoires. Le poète prit sa lyre et chanta les
vaincus. Il se fit courtisan des braves de la vieille garde. Dès lors, il
mérita d'être appelé le poète national, le poète de la patrie. Il
exprimait, avec verve et enthousiasme, les regrets qui étaient au fond
des cœurs. Il avait fait un acte de courage en se déclarant contre les
vainqueurs.
Quand il vit le musée dévasté, nos statues emportées comme butins de
guerre, il protesta avec éloquence contre ces abus de la victoire, il
adressa de touchants adieux à ces merveilles des arts.
Comme citoyen, il rappela fièrement aux étrangers que s'ils pouvaient
emporter des statues, ils n'emporteraient pas nos titres de gloire.
Bientôt les armées étrangères quittèrent le pays mais les rivalités
de partis, l'avidité des faux serviteurs menaçaient nos libertés
renaissantes, alors celui qui avait rendu hommage aux morts de Waterloo
fit un appel à l'union, celui qui sortait des bancs universitaires
gourmanda les partis avec une sagesse prématurée. Son dernier adieu aux
armées qui évacuaient notre sol, fut un hymne à la concorde qui rend
les peuples invincibles
Le premier livre des Messéniennes se termine par un chant à la gloire et
aux malheurs de " Jeanne d'Arc ",. Sa lecture et sa forme, nous
paraissent aujourd'hui bien surannées.
Les livres second et troisième des Messéniennes confortent la
popularité de l'écrivain, ils abordent l'histoire de la Grèce antique,
Christophe Colomb et des évènements qui relatent la vie de ce début du
19ème siècle
La chute de l'empereur avait naturellement éloigné des affaires le Comte
François de Nantes et Casimir avait perdu son " emploi ". Le
baron Pasquier, alors garde des sceaux, et chancelier de France, lut avec
émotion le poème sur l'exil de Napoléon 1er , il fit appeler l'auteur,
et créa pour lui la place de bibliothécaire de la chancellerie. (Le
pouvoir permet depuis longtemps de faire des rentes à ses supporters.)
Libre de son temps, et sécurisé par son emploi, toujours dans le genre
héroïque, en 1818 Casimir écrit les " Vêpres Siciliennes "
dont il sollicite la lecture au Théâtre français. Après deux ans
d'attente, l'ouvrage est enfin écouté avec la défiance et la défaveur
qu'accueillent, ordinairement le coup d'essai d'un jeune homme. Un seul
comédien trouva l'ouvrage intéressant et déclara " j'y trouve la
preuve que l'auteur un jour écrira très bien la Comédie. ". La
pièce fut reçue mais à correction. Un an plus tard cette prédiction se
réalisa, bien que Casimir ait réclamé ensuite et obtenu une seconde
lecture dont le résultat fut le refus définitif. L'aréopage appelé à
se prononcer sur le mérite de la tragédie ne l'admit qu'à condition que
l'auteur n'exigerait jamais qu'elle fut jouée. Une des dames qui
siégeait au nombre des juges se montra plus sévère que les autres, elle
donna pour raison de son refus qu'il serait scandaleux de mettre le mot
vêpres sur une affiche de spectacle.
Trois mois plus tard, "Les Comédiens" étaient écrits. La plus
vive et la plus gaie des comédies de l'époque
Vers cette période, 1818, I'Odéon ayant brûlé, le duc d'Orléans, (le
futur roi des Français : Louis-Philippe) qui régnera de 1830 a 1848, fit
reconstruire la salle et lui accorda le privilège de Second Théâtre
français.
Un comité de lecture de gens de lettres reçut alors avec la plus grande
ferveur les " Vêpres Siciliennes " et l'on décida, que parmi
tous les ouvrages reçu, celui-ci serait le premier joué au Théâtre de
l'Odéon. La première représentation eu lieu le 23 octobre 1819 et
attira une affluence considérable durant trois cents représentations
successives, confirmant ainsi la qualité du poète et le choix du Comité
de Lecture.
En 1821, pendant qu'il poursuivait sa carrière laborieuse avec "le
Paria" les événements politiques marchaient très vite. Le Ministre
n'était plus le même, et comme le caractère indépendant et l'amour de
la patrie du poète ne pouvaient convenir aux nouveaux agents du pouvoir,
la place de bibliothécaire fut supprimée.
Le duc d'Orléans apprenant ce coup, lui offrit la place de
bibliothécaire du Palais Royal en lui écrivant : " Le tonnerre est
tombé sur votre maison, je vous offre un appartement dans la mienne.
" Casimir accepta avec reconnaissance.
Bien que son amour pour la France, une grande fermeté de caractère
jointe à une éloquence naturelle et une rectitude de jugement lui
eussent permis de jouer un rôle utile et brillant dans les affaires du
pays, il s'y refusa constamment, convaincu que les lettres, comme la
politique, exigeaient un homme entier. Il déclina ainsi l'honneur
d'entrer à la chambre des députés, qui lui fut offert d'abord par la
ville du Havre et ensuite par la ville d'Evreux. Une place à l'Académie
Française lui eut paru plus juste. Casimir échoua deux fois dans sa
candidature, on lui préféra l'Evêque d'Hermopolis (en Egypte), et la
seconde fois l'Archevêque de Paris. Ses amis l'engagèrent à faire une
troisième tentative, il répondit gaiement " Ce serait inutile cette
fois on m'opposerait le Pape, j'en suis sûr ! "
le 15 décembre 1824, il acquiert une grande bâtisse blanche, construite
une dizaine d'années auparavant, admirablement située sur une pente
douce menant à la Seine : " La Madeleine ", appartenant au
général d'Empire de Brémond.
Ce bien était chargé d'histoire, au 12ème siècle il avait appartenu au
petit fils de Richard de Vernon, Adjutor qui deviendra saint Adjutor,
patron des mariniers. Il y fondera un lieu de prière sur lequel les
moines bénédictins bâtiront un prieuré. Ce prieuré subsistera
jusqu'à la Révolution. C'est sur les ruines de ce prieuré que le
Général de Brémond bâtira sa superbe demeure.
Ce retour près de Giverny, car cela en est un, est souhaité par son
frère Germain, avec qui il partage la propriété de Pressagny
l'Orgueilleux. Mais la proximité du château de Bizy, propriété du Duc
d'Orléans, attentif protecteur de Casimir, à très certainement décidé
celui-ci dans le choix de cette " campagne ".
A ses yeux le plus sur moyen de gagner les suffrages qui lui manquaient
était d'écrire et de publier un titre nouveau: ce sera "L'Ecole des
Vieillards". Cette pièce atteste un progrès réel de son auteur, et
un critique en 1825 peut écrire dans le Mercure de Londres : " vue
du côté moral, elle offre une leçon utile à la vieillesse, sans
l'immoler à la risée publique, sans acheter d'applaudissements aux
dépens d'un âge qu'on ne saurait trop respecter ", Une revue des
gens de lettre de 1834 la trouvera moins originale que les œuvres de Béranger
ou Lamartine, mais lui accordera " un talent si pur et si étendu
qu'il peut se prêter avec grand succès à l'innovation littéraire
". Une réconciliation s'opéra avec les responsables du Théâtre
Français où "l'Ecole des Vieillards" attira un fidèle public.
En 1828 I'Académie, en effet, se décida à ouvrir ses portes au poète
que le public du théâtre de l'Odéon semblait avoir adopté. Elle le
dédommageât de sa longue attente par une élection éclatante, obtenant
27 voix sur 28. C'est à ce moment que le roi Charles X lui accorda une
pension de 1200 fr. Mais celui-ci la refusa, n'ayant semble-t-il pas
confiance dans l'orientation politique du gouvernement mis en place, en
raison d'une sévère restriction des maigres libertés accordées, il
préféra rester indépendant d'un pouvoir qu'il pouvait être amené à
combattre.
Un travail assidu compromit une santé déjà affaiblie. Les médecins
ordonnèrent un voyage en Italie. Pendant ce périple dans le berceau des
arts, il obtint un véritable triomphe tant il reçut de témoignages
d'admirateurs. Pendant ces 3 mois passés à Naples, il se refit une
santé. Il visita Rome et Venise. C'est dans cette citée qu'il conçut la
tragédie "Marino Faliero". Pendant cet agréable séjour en
Italie, il rédigea sept nouvelles Messéniennes.
La première de Marino Faliero fut donnée au Théâtre de la Porte Saint
Martin le 30 mai 1829.
Dès son retour à Paris il offrit aux parisiens une nouvelle œuvre :
"la Princesse Aurélie", spirituelle comédie qui ne connut
qu'un bref succès
Un jeune poète que Casimir avait encouragé, écrivit maladroitement,
dans un hebdomadaire, un article satirique dirigé contre Charles X. Le
nommé Fonta, arrêté et jugé, fut jeté en prison. Casimir qui avait
blâmé la violence de l'article fut profondément affligé par la rigueur
de la peine: Cinq années de prison, enfermé, avec des escrocs et des
voleurs. La libération de ce garçon, fut l'occasion d'une campagne et
d'une demande de Casimir auprès du Ministre de l'intérieur puis du
Préfet " Mariguin ", il reçut un accueil sévère, le Préfet
qui l'avait écouté lui dit, " Nous sommes forts Monsieur, nous ne
craignons rien, il faut que justice se fasse ". Malgré ses efforts
il ne put rien obtenir. Quelques mois après, la révolution de Juillet
1830, prouva combien était factice la force sur laquelle le régime de
Charles X s'appuyait.
Cette nouvelle vint surprendre Casimir à la campagne, le 30 juillet 1830
à "la Madeleine" de Pressagny l'Orgueilleux. Rentré
précipitamment à Paris, il se rendit à Neuilly chez le Duc d'Orléans
(le chatelain de Bizy) qui avait été son protecteur, et qui était
devenu Lieutenant Général du Royaume. Casimir Delavigne se précipitait
ainsi au devant de la réussite Il fut d'ailleurs, toujours en excellent
termes avec ses voisins de l'autre rive de la Seine, et souvent reçu
aussi au Château de St Just qui, après avoir connu des propriétaires
successifs (le Chevalier Suchet, puis son frère le Maréchal Duc d'Albuféra)
en 1831, devint le domaine d'un Monsieur Lopez avec qui il sympathisa.
Vers la fin de 1830, Casimir Delavigne contracta mariage avec une
demoiselle Elise de Courtin, jeune fille de la suite de la reine Hortense,
mère du futur Napoléon III, rencontrée au cours de son séjour italien,
elle devait bientôt lui donner un fils, ce qui rendit son bonheur
complet. Il écrivait alors, sur une trame due à Shakespeare "Les
Enfants d'Edouard". La pièce, le soir de la générale fit L'objet
d'une interdiction et Casimir tentât près de son protecteur le Roi
Constitutionnel Louis Philippe de supplier qu'on levât l'interdit.
C'est auprès du ministre de l'lntérieur, Monsieur Thiers, qu'il reçut
un accueil favorable et après une courte discussion l'interdiction fut
levée. Louis-Philippe le félicita par un court billet la nuit même,
billet qui commençait ainsi " J'apprends avec grand plaisir, mon
cher Casimir, le succès de votre pièce… " On comprend mieux son
attachement a la réussite de Louis-Philippe.
La Révolution de 1830 accomplie, Casimir reprit sa tragédie "Louis
XI" interrompue depuis la mort de l'acteur Talma. Selon certains
critiques, ce fut le chef-d'œuvre de Casimir Delavigne tant les portraits
des personnages sont nuancés et fidèles aux mœurs du temps.
La douloureuse maladie du foie, soignée au cours de son voyage en Italie
recommençait à altérer les jours de Casimir. Il éprouvait de violentes
douleurs. Les médecins ne jugeaient pas ce mal comme pouvant attaquer les
sources de la vie. Il n'en était pas moins hors d'état de continuer à
écrire. Il le fit pourtant en publiant "Don Juan d'Autriche" et
"Une Famille au temps de Luther".
Il se rendit, assez désespéré, à sa retraite charmante de Normandie :
"la Madeleine" où depuis 1830 il passait tous ses étés. Il
aimait beaucoup cette vaste demeure, et sa vue imprenable sur les îles de
la Seine. Là, il espérait trouver un peu de soulagement. Ce fut au
milieu de douleurs presque continuelles qu'il écrivit "l'Histoire
d'Espagne", comédie pleine de verve, qui ne lui fit pas moins
honneur que les grandes tragédies données au théâtre.
C'est à la fin de cette période douloureuse de l'automne 1839, qu'il dut
vendre sa chère Madeleine avec tant de regrets " Je n'ai point de
fortune ", écrit-il en 1833, et c'est vrai. A ses ennuis de santé,
se sont ajoutés ceux d'argent, et le 9 août 1839 il est contraint
d'abandonner "la Madeleine". La propriété sera vendue 90 750
F. Quelle tristesse pour le poète, tristesse que traduisent ces vers :
" Adieu Madeleine chérie,
Qui te réfléchis dans les eaux,
Adieu ma fraîche Madeleine !
Madeleine, adieu pour jamais !
Je pars, il le faut, je cède ;
Mais le cœur me saigne en partant ".
Le poème complet comporte 11 strophes de 8 vers. Il est reproduit en fin
de cette publication. Il a probablement été rédigé au château de
Saint Just, chez son ami Monsieur Lopez. Les deux façades de ces demeures
se font face : La Madeleine sur la rive droite de la Seine et Saint Just
sur la rive gauche
Il rentra à Paris pour y suivre l'éducation du fils qui lui était né 9
ans auparavant, et surtout en raison de sa ruine.
A cette époque une descendante du grand Pierre Corneille que le défaut
de fortune plaçait dans de grandes difficultés, obtint un bureau de
papier timbré (qui deviendront par la suite aussi des débits de tabac)
vint solliciter un prêt de 500fr.; caution que celle-ci devait verser
pour entrer en possession de ce petit emploi. Casimir ne les avait pas. Il
ne put que la rassurer et l'adresser sur-le-champ au Duc d'Orléans
(Louis-Philippe) " Ce prince universellement aimé et dont la
disparition fut une calamité publique " écrira son frère Germain.
Le jour même, la somme demandée fut accordée. Mais ce devait être sa
dernière intervention et bonne action. La dernière tragédie à laquelle
il travaillait semble bien pressentir sa mort, il écrivait : " Mes
jours sont pleins, et bons à moissonner. Dieu qui me les compta pouvant
moins m'en donner : Les reprendre est son droit... "
A partir de ce moment, sa santé déjà si altérée continuait à
décliner, malgré les soins empressés du docteur Horteloup.
Lorsque Casimir fut surpris par la mort, quatre actes de la tragédie
"Mélusine" étaient écrits, dans un genre tout à fait
nouveau, et dont le sujet admettait toutes les richesses de la poésie.
Depuis qu'il avait vendu "la Madeleine", il passait tous les ans
la belle saison à Paris. Scribe, son ami de toujours qui connaissait son
goût pour la campagne, et qui espérait qu'il pourrait y trouver quelques
soulagements lui offrit sa charmante maison du Montalais, à St Jean
Lespinasse dans le Lot, Casimir s'y établit et trouva là quelques
douceurs pendant 3 mois.
Quand il revint à Paris, il sentit qu'il ne pourrait résister à la
saison, et il retourna chercher un climat plus doux dans le midi. Il se
décida à partir malgré sa faiblesse, accompagné de sa femme et de son
fils. Il quitta Paris le 2 décembre 1843; il soutint la fatigue avec plus
de courage que de force jusqu'à Lyon où il fut obligé de s'arrêter.
C'est en vain qu'il lutta contre le mal, il lui fallut céder et rester à
Lyon.
Dans ses derniers moments, le 11 décembre, il se faisait faire la lecture
par sa femme. Comme celle ci trop émue, sautait des lignes, il la pria
doucement de bien vouloir recommencer. Cependant quelques minutes après
il parut cesser d'écouter la lecture, et posant sa tête sur sa main,
murmura quelques mots, puis retombant sur son oreiller, sembla s'endormir.
C'est ainsi qu'il s'éteignit dans la force de l'âge et du talent.
La perte de Casimir suscita des regrets universels. On vit se presser à
ses funérailles tout ce que Paris renfermait de plus distingué, dans
tous les genres et de tous les rangs. On y remarqua entre autres, Victor
Hugo qui prononça l'éloge funèbre de celui qui fut le plus jeune
Académicien ( 35 ans), le dernier des classiques, et sans doute un des
premier romantiques. Le roi ordonna que son portrait et son buste fussent
placés dans la Galerie de Versailles.
Le Havre, sa ville natale, décida qu'un de ses quais porterait son nom et
qu'une statue serait élevée sur une place de la ville. Elle y fut
érigée, Avenue du Général Archinard. Epargnée par les fléaux de la
dernière guerre elle se dresse actuellement en compagnie d'un autre
illustre enfant du Havre :Bernardin de Saint Pierre (1737-1814) au pied du
bel escalier de pierre du Palais de Justice, en lieu et place de deux
lions débonnaires. La ville du Havre sauvait ainsi ces deux célébrités
de l'oubli. En cette même année de 1843, Messieurs les Sociétaires de
la Comédie Française (qui avait succédée au Théâtre Français),
arrêtèrent en assemblée générale, que le buste de Casimir Delavigne
serait placé dans leur foyer au milieu des portraits de tous les grands
hommes qui ont illustré ce théâtre. C'est là, juste avant que ce buste
ne soit déporté au Musée d'Orsay où il dort dans les sous-sols, que
j'ai pu le photographier, par autorisation aimable du conservateur,
d'alors : Monsieur jacques Toja, en 1979.
L'œuvre officielle de Casimir Delavigne représente une quinzaine de
pièces de théâtre, une trentaine de poésies dont les Messéniennes,
des épîtres, des études sur l'antiquité, 4 chants populaires mais
aussi de nombreuses nouvelles et autres pièces en prose.
Telle fut la gloire passagère d'un poète oublié aujourd'hui des
publications littéraires, dont seule subsiste "La Vaccine" et
la courte magnificence d'une bâtisse bourgeoise, pas très belle, mais
admirablement implanté dans cet ancien domaine du duc de Tourny, à
Pressagny l'Orgueilleux.
1 993 JM.G
Adieu Madeleine Chérie,
Qui te réfléchis dans les eaux,
Comme une fleur de la prairie
Se mire au cristal du ruisseau.
Ta colline, où j'ai vu paraître
Un beau jour qui s'est éclipsé,
J'ai rêvé que j'en étais maître ;
Adieu ! Ce doux rêve est passé.
Assis sur la rive opposée,
Je te vois, lorsque le soleil
Sur tes gazons boit la rosée,
Sourire encore à ton réveil,
Et d'un brouillard pâle entourée
Quand le jour meurt avec le bruit,
Blanchir comme une ombre adorée
Qui nous apparaît dans la nuit.
Doux trésors de ma moisson mûre,
De vos épis un autre est roi ;
Tilleuls dont j'aimais le murmure,
Vous n'aurez plus d'ombre pour moi.
Ton coq peut tourner à sa guise,
Clocher, que je fuis sans retour :
Ce n'est plus à moi que la brise
Lui dit d'annoncer un beau jour.
Cette fenêtre était la tienne,
Hirondelle, qui vint loger
Bien des printemps dans ma persienne,
Où je n'osais te déranger ;
Dés que la feuille était fanée,
Tu partais la première, et moi,
Avant toi je pars cette année ;
Mais reviendrais-je comme toi ?
Qu'ils soient l'amour d'un autre maître,
Ces pêchers dont j'ouvris les bras !
Leurs fruits verts, je les ai vu naître ;
Rougir je ne les verrai pas.
J'ai vu des bosquets que je quitte
Sous l'été les roses mourir ;
J'y vois planter la marguerite :
Je ne l'y verrai pas fleurir.
Ainsi tout passe, et l'on délaisse
Les lieux où l'on s'est répété :
" Ici luira sur ma vieillesse
" L'azur de son dernier été. "
Heureux, quand on les abandonne,
Si l'on part en se comptant tous,
Si l'on part sans laisser personne
Sous l'herbe qui n'est plus à vous.
Adieu, prairie où sur la brune,
Lorsque tout dort, jusqu'aux roseaux,
J'entendais rire au clair de lune
Les lutins des bois et des eaux,
Qui, sous ces clartés taciturnes,
Du trône disputant l'honneur,
Se livraient des assauts nocturnes
Autour des meules du faneur.
Adieu, mystérieux ombrages,
Sombre fraîcheur, calme inspirant ;
Mère de Dieu, de qui l'image
Consacre ce vieux tronc mourant,
Où, quand son heure est arrivée,
Le passereau loin des larcins
Vient cacher sa jeune couvée
Dans les plis de tes voiles saints.
Adieu, chapelle qui protège
Le pauvre contre ses douleurs ;
Avenue où, foulant la neige
De mes acacias en fleurs,
Lorsque le vent l'avait semée
Du haut de ses rameaux tremblants,
Je suivais quelque trace aimée,
Empreinte sur ses flocons blancs.
Adieu, flots, dont le cours tranquille,
Couvert de berceaux verdoyants,
A ma nacelle, d'île en île,
Ouvrait mille sentiers fuyants,
Quand rêveuse, elle allait sans guide
Me perdre en suivant vos détours
Dans l'ombre d'un dédale humide
Ou je me retrouvais toujours.
Adieu, chers témoins de ma peine,
Forêt, jardin, flots que j'aimais !
Adieu, ma fraîche Madeleine !
Madeleine, adieu pour jamais !
Je pars, il le faut, et je cède ;
Mais le cœur me saigne en partant,
Qu'un plus riche qui te possède
Soit heureux où nous l'étions tant !
Casimir Delavigne. Automne 1839.
Casimir DELAVIGNE repose au cimetiére du Père-Lachaise (48e division)
Poète et dramaturge français (Le Havre, 1793 - Lyon, 1843 ). Idole de la bourgeoisie du «juste milieu », il est l'auteur de poèmes d'inspiration patriotique (les Messéniennes, 1818 -1819 ) et de drames historiques à mi-chemin de la tradition classique et du
romantisme (les Vêpres siciliennes, 1819 ; Marino Faliero, 1829 ; Louis XI, 1832 ; les Enfants d'Édouard, 1833 ). (Acad. fr., 1825.)